Louis Mailloux

Symbole ou héros ?

(Texte de Jules Boudreau)

En janvier 1875, à Caraquet, lors d’un affrontement malencontreux entre un groupe d’Acadiens et un bataillon de miliciens venus les mettre au pas, un jeune homme se trouva sur la trajectoire d’une balle et mourut.

L’histoire a retenu qu’il s’appelait Louis Mailloux, qu’il venait d’avoir 19 ans et que son père était un certain Philippe Mailloux, pêcheur, mort une quinzaine d’années plus tôt, apparemment noyé. On a pu retracer sa généalogie.

La soldatesque improvisée qui fut dépêchée à Caraquet ce jour-là venait mâter un groupe de citoyens opposés à la loi scolaire que venait de mettre en vigueur le gouvernement provincial. Alarmés à l’idée que leurs écoles seraient désormais placées sous la férule d’une autorité anglophone et protestante, ces contribuables récalcitrants manifestèrent leur insoumission par des menaces, allant même jusqu’à jeter des pierres aux fenêtres de l’Honorable Robert Young, membre du Conseil législatif provincial.

On ne sait trop comment le jeune Mailloux se trouva mêlé au groupe d’hommes qui fut confronté aux miliciens. C’est un coup de feu tiré à l’aveuglette qui, vraisemblablement, l’atteignit. Le hasard, en somme.

Est-ce là un héros?

Un héros peut-être pas, mais un symbole; il personnifie tout ce qu’il a fallu à ces gens de détermination, de crânerie, d’inconscience aussi, pour poursuivre avec autant d’opiniâtreté leur dessein collectif : celui de pouvoir assumer pleinement et librement leur identité.

Et s’il doit faire office de héros, pourquoi pas? Les héros ne sortent-ils pas justement de la légende plutôt que de l’histoire?

Le héros, c’est le Guillaume Tell de la flèche tirée à travers la pomme; c’est le Davy Crockett de la bataille d’Alamo et non celui qui bafouille à la législature de son état. Les Québécois avaient de ces héros : Dollard des Ormeaux, Madeleine de Verchères, d’Iberville. Ils ont cru bon de les abattre; nous en sommes encore à inventer les nôtres.

Le voici donc, ce héros récalcitrant, investi d’une nouvelle vie, bien différente sans doute de celle qu’il connut dans ce Caraquet du dix-neuvième siècle, à l’époque des compagnies jersiaises et des débuts du fédéralisme. Et le public s’émeut, s’emporte, s’enthousiasme au spectacle des ardeurs de cet adolescent en qui chacun veut voir l’incarnation de ses propres élans de générosité. Qu’importe si les auteurs ont pris quelques libertés avec la vérité historique!

On en vient à se demander si le héros n’est pas le personnage de la fable plutôt que celui de l’histoire, et si après tout cela n’est pas dans l’ordre des choses. Qui sont les héros que s’est donné au fil des siècles l’humanité? Ulysse, Samson, Gilgamesh, saint Georges ne sont-ils pas sortis de l’imagination des poètes? Et quant aux Alexandre le Grand, Bayard ou Lawrence d’Arabie, que seraient-ils si la légende ne s’était emparée de leurs personnes pour les grandir ou les idéaliser?

Il y a donc, somme toute, deux Louis Mailloux : celui des historiens, qui tient en deux lignes et n’est en fin de compte qu’un renvoi en bas de page, une mention dans un registre paroissial ; et il y a celui de l’imagination populaire, alimentée par la scène, crâneur, passionné, vivant, parfois excessif, toujours et généreux.

C’est là – n’est-ce pas ? – l’étoffe dont on fait les héros.