Louis Mailloux

Le gars de la grand-terre

(Texte de Calixte Duguay, extrait de Louis Mailloux,
Éditions d’Acadie, Moncton, NB, 1994.)

Tout a commencé pour moi lorsque enfant j’entendais dans mon village de l’île Lamèque de vagues rumeurs au sujet d’un jeune garçon qui vivait loin de chez nous, sur la « grand-terre ». On en savait et disait trop peu pour que cela devienne une grande histoire, mais on en évoquait juste assez pour piquer ma curiosité et donner des ailes à mon imagination. À force d’entendre parler de « l’émeute », même à demi-mots et avec des tiers de vérité, celle-ci a fini par élire domicile dans mon imaginaire, faisant tant bien que mal bon ménage avec les mauvaises pensées qu’il fallait confesser le premier jeudi du mois et les histoires de Buck Rogers que je lisais dans les bandes dessinées de l’époque.

Puis un jour, je sortis de mon île pour aller voir le vaste monde. Je m’en allais, heureux élu, faire un cours classique au Collège de Bathurst. À défaut d’avoir fait de moi un prêtre, un médecin ou un avocat, comme c’était coutume dans le temps, les études classiques m’ont fait connaître des camarades qui, même entre les quatre murs d’un pensionnat, ont contribué à m’apprendre les leçons de la vie. Certains d’entre eux venaient de Caraquet. Faut croire qu’on était plus sorteux là qu’ailleurs. Et qu’ils en savaient plus que les autres. C’est du moins ce que je me disais... Et qu’ils se disaient aussi.

C’est comme ça que j’ai appris le nom du gars de la grand-terre : il s’appelait Louis Mailloux, avait perdu la vie en 1875 lors d’une émeute mettant aux prises une vingtaine de Caraquettois et des miliciens de Sa Majesté recrutés à la hâte sur la route de Miramichi. Le reste de l’histoire, c’est dans un chapitre des Mémoires du sénateur Onésiphore Turgeon que je pus le reconstituer. Une vingtaine de pages d’un texte truffé d’erreurs de toutes sortes (où l’honorable sénateur, ancien député de Gloucester, se donnait le beau rôle, à croire que c’était lui le héros plutôt que Louis Mailloux, qu’il appelle d’ailleurs Philéas Mailloux, pour montrer jusqu’où allait la qualité de ses informations. Il écrivait en 1928.) Mais l’essentiel de l’histoire y était.

Suffisamment en tout cas pour que dix ans plus tard, en 1967, à l’occasion d’un concours littéraire lancé par la défunte Évangéline (je veux dire le journal, bien sûr, quoique l’autre ne soit pas plus vigoureuse qu’il faut par les temps qui courent...), j’eus l’idée de faire revivre Louis Mailloux par le biais de la fiction. J’étais alors étudiant en littérature à l’Université Laval et je suivais, aux Archives de folklore, comme étudiant libre, les cours d’ethnographie de M. Luc Lacourcière. À la fin des cours, en mai, je partis magnétophone en bandoulière, à la chasse aux documents oraux et j’en profitai pour recueillir de mes informateurs ce qu’ils savaient de Louis Mailloux. Je rapportai de ce voyage des témoignages si intéressants et si inspirants que coup sur coup j’écrivis une nouvelle intitulée Le Vieux Majorique ainsi que la chanson Louis Mailloux. Et comme j’ai toujours voulu faire trois coups des pierres que je trouve à ma portée, je mis sur papier une ébauche de ce qui, dans mes intentions, allait devenir une pièce de théâtre. J’alignai des personnages, les uns tirés de l’histoire, les autres de la fiction; je leur accolai une personnalité; j’esquissai quelques scènes et fis quelques tentatives timides pour mettre des mots dans la bouche de mes personnages. Je n’allai pas plus loin, car ma double occupation de professeur et de « chansonnier » ne me fournit jamais le loisir (?) de m’isoler assez longtemps pour donner vie à tout ce beau monde.

Mais heureusement pour moi, à Maisonnette, il y avait Jules Boudreau. La troupe de théâtre Les Élouèzes, dont il était le fondateur, avait déjà joué de lui une pochade intitulée L’Agence Belœil Inc. Si vous lui parlez aujourd’hui de cette pièce, il vous répondra peut-être par un haussement d’épaules, avec l’air de dire : « Il fait beau aujourd’hui, mais le temps risque de se gâter. »

Jusque là, les relations entre Jules et moi avaient été celles de deux êtres qui se rencontrent occasionnellement une fois par année et dont la conversation ne va jamais beaucoup plus loin que le bonjour de politesse. Il faut dire que Jules n’est pas un gros parleux dans le tête-à-tête. Il écoute davantage qu’il ne parle. Lui et moi ne nous étions jamais vraiment connus, même s’il s’était payé le luxe d’une renommée locale comme auteur de chansons drôles. J’avais eu l’occasion de le connaître un peu lorsque, étudiant, il déridait les camarades en faisant circuler des caricatures hilarantes de nos professeurs.

À l’automne de 1974, les journaux m’apprennent qu’on joue une autre pièce de Jules. Je me rends donc à Maisonnette assister à la première de La bringue. A l’époque, même un manchot pouvait compter sur les doigts de sa main le nombre de textes acadiens écrits pour la scène. Je ne pouvais pas manquer une telle occasion. A Maisonnette, la salle est pleine à craquer et je n’ai pas de réservation. Bon sens ! Comment voulait-on que je sache, moi, qu’on jouerait à guichets fermés? Je m’en confesse à genoux aujourd’hui, j’avais vraiment sous-estimé la renommée dramaturgique, locale et régionale, de Jules Boudreau. On s’est fendu en quatre pour me dénicher un petit coin, près d’un calorifère. Après tout, je suis l’oiseau rare, je viens de l’étranger et j’ai fait 70 kilomètres pour voir la pièce. Cela vous donne droits et privilèges !

Une scène comme… une scène de salle paroissiale, des décors en carton, the bare minimum, quoi ! Mais ce soir-là, je découvre un auteur. La bringue, bien sûr, était une première oeuvre, ou presque. Mais quelle couleur dans les personnages, quelle vérité dans les dialogues ! J’écoute un texte dramatique de chez nous qui parle du monde ordinaire au monde ordinaire, dans un heureux mélange d’authenticité, d’humour et de poésie. Je suis conquis. Après la représentation, je cours féliciter Jules sur la scène qui sert en même temps de loge aux acteurs. Je parle et, selon son habitude, il écoute. J’en viens à lui parler de Louis Mailloux et lui propose d’écrire les dialogues de la pièce que j’ai en chantier. Nous en ferons une comédie musicale, ai-je ajouté. Il me répond laconiquement : « Je vais y penser. »

Il y a pensé. Quelque temps après, je lui confiais mes ébauches et il mettait là-dedans une hache salutaire, retranchant des personnages, en ajoutant d’autres de son cru, reconstruisant la ligne dramatique que j’avais esquissée, étoffant son travail de minutieuses recherches historiques et surtout créant des dialogues tout palpitants de vérité. Puis ce fut la lente collaboration, les rencontres, les longues conversations au téléphone (et les factures à l’avenant), les fréquents échanges de letttres et d’idées qui aboutirent au texte définitif, à la musique et aux chansons de Louis Mailloux.

Entretemps – au tout début du projet, en fait – il avait fallu approcher le jeune Théâtre populaire d’Acadie, petite coquille de noix qui venait d’être lancée sur la mer du théâtre acadien, pour le convaincre de produire le spectacle. À cette époque, le TPA, comme on a par la suite appris à le nommer, avait toutes les audaces – il s’est bien assagi depuis – et le fondateur et directeur artistique Réjean Poirier ne s’était pas fait tirer l’oreille avant d’accepter de se faire notre complice. Ce fut le début d’une belle et fructueuse collaboration de plusieurs années. Création, à Caraquet, de Louis Mailloux à l’automne 1975, avec reprise à l’été 1976. Nouvelles productions en 1978 et 1981, les mises en scène étant toujours, comme lors de la création, signées Réjean Poirier. Puis, après onze ans de silence, ce fut 1992, lorsque Louis Mailloux, enrichi d’une ré-écriture et de quelques nouvelles chansons, a été produit par Les Productions Louis-Mailloux dans une mise en scène d’Andreï Zaharia. Et puis encore, un premier album sur disque vinyle, en 1980. Et un second, sur disque audionumérique cette fois, en 1993. Et enfin, en 1994, nouvelle production dans le cadre du Congrès mondial acadien, dans une mise en scène de Marcel-Romain Thériault. Et les projets d’avenir.

Le succès ne vient jamais seul. Derrière ceux qui sont devant, il y a la foule des inconnus et des moins connus : comédiens et comédiennes, chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, artisans et artisanes de toutes catégories qui ont, à diverses époques, d’une façon très souvent bénévole, prêté leurs voix, leurs pas, leur visage, leur savoir-faire et leur âme à Louis Mailloux. Pour vraiment leur rendre justice, il faudrait citer des centaines et des centaines de noms. Il faudrait ajouter à la liste les milliers de spectateurs et spectatrices d’Acadie et d’ailleurs qui, par leur assiduité et leur fidélité, ont permis à Louis Mailloux de traverser les années. Ils occupent tous une place à part dans notre coeur.