Louis Mailloux

Le Vieux Majorique

(Nouvelle de Calixte Duguay)

– T’en souviens-tu, grand-père, de l’histoire du gars de Caraquet que t’as contée l’autre soir à ma petite sœur Georgine? Elle m’a dit que c’était la plus belle histoire qu’elle avait jamais entendue.

Comme s’il était possible qu’il ne s’en souvienne pas, le Vieux Majorique! Il était dans la maison quand les coups de fusil avaient été tirés. Il avait vu, lui, vous entendez, il avait vu! D’ailleurs, nous assurait-il, son oncle lui avait raconté dans le menu détail tout ce que sa curiosité d’enfant n’avait pu saisir. Bon!

Il se faisait un peu prier, pour la forme. Mais il se mit bientôt en frais de faire revivre devant les yeux du jeune auditoire que nous formions les péripéties du drame qui s’était déroulé à Caraquet, il y avait déjà presque cent ans. Ah! s’il s’en souvenait! Sa vieille peau ridée de centenaire ne l’empêchait pas d’avoir encore les yeux pétillants, le vieux Majorique. Et cela même s’il n’avait pas été à l’école bien longtemps. Il devait avoir une dizaine d’années à l’époque. À cet âge, on lui avait déjà donné, comme il disait avec un sourire, son « diplôme de ramasseux de patates ». Les mâts de misaine, les beauprés et les grandes voiles, c’était là son alphabet quotidien. Il lui arrivait souvent, dans ses histoires, de faire combattre Napoléon dans les rangs des sauvages ou de faire échouer Jonas et sa baleine sur les rives de la Baie des Chaleurs. Mais il accompagnait ses récits d’une mimique si convaincante, il y avait dans ses gestes une telle éloquence qu’on le croyait sur parole.

J’étais tout jeune quand je l’entendis raconter cette histoire pour la première fois. Nous étions là, une quinzaine d’enfants, avec lui sur le perron de sa porte. À travers la fumée qui montait du fourneau de sa pipe, à travers les mots, le jeu des mains, les clignements d’yeux, nous comprenions tant bien que mal ce qu’il mettait tant d’âme, tant de cœur et tant de gestes à vouloir nous expliquer. Il fallait comprendre que la Confédération, signée en 1867, avait assez mal servi la cause des Acadiens. Pour Majorique Mailloux, c’était clair, les Acadiens de l’époque avaient été victimes d’une injustice.

L’article 93 de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique avait accordé aux provinces pleine juridiction en matière d’éducation. Forte de cet article, la législature du Nouveau-Brunswick avait adopté, en 1871, une loi qui supprimait les octrois aux écoles confessionnelles en existence avant 1867. Cela voulait dire que les Acadiens, tous catholiques, auraient à payer une taxe supplémentaire s’ils voulaient maintenir leurs écoles séparées. La loi interdisait aussi le port du costume religieux dans les écoles et exigeait que les instituteurs et institutrices venant du Québec fassent un stage dans les écoles normales de la province avant d’obtenir leur brevet d’enseignement.

– Vous comprenez, les enfants, tint à préciser Majorique, ça, ça voulait dire pus moyen de se faire instruire en français pis de prier le Bon Djeu comme du monde. Je serais pas surpris que le djable était encore en-dessous de cette histoire-là. Ç’aurait pas été la première fois qu’y venait se mêler de nos affaires.

Et avec un clin d’œil malicieux :

– Le djable ou ben les Anglais, ce qui revient quasiment au même. Ce n’est que quelques années plus tard, en fouillant dans l’histoire d’Acadie, que je pus reconstituer dans leur ensemble tous ces détails historiques. Le conteur, lui, en savait tout juste assez pour empêcher ses auditeurs de perdre le fil. Il ne se faisait pas scrupule de déplacer les dates ou les faits.

De l’amusant mélange qu’il nous servait, il fallait dégager qu’après de vaines tentatives pour faire abroger la loi, on avait refusé de payer les taxes scolaires destinées à subvenir aux besoins des écoles neutres. Les esprits s’étaient échauffés. Caraquet n’avait pas voulu s’en laisser imposer. Après tout, ne vivait-on pas dans le plus long village du monde? Avec un tel titre de gloire, on se devait de ne pas se laisser manger la laine sur le dos. On montrerait à ces maudits protestants, dont on était sûr que le Bon Dieu les précipiterait un jour au fond de l’enfer, de quel bois on se chauffait.

Et puis, ce qui avait mis le feu aux poudres, il y avait eu l’affaire des syndics. À l’automne de 1874, le gouvernement provincial avait refusé de reconnaître les commissaires d’écoles, tous acadiens, qui venaient d’être élus à Caraquet, et les avait remplacés par une nouvelle commission scolaire composée uniquement d’Anglais. Cette action ne fut pas sans causer tout un émoi dans une paroisse où il y avait quarante Acadiens pour un Anglais. Des gens de Caraquet, dans une tentative pour intimider les anglo-protestants de la paroisse, allèrent faire du tapage chez certains d’entre eux. Quelques-uns tirèrent même des coups de feu en l’air.

Après s’être dépêtré avec beaucoup d’honneur de cet amas de faits et de dates, le vieillard poursuivit :

– Y en a qui avont commencé à dire que des soldats s’en veniont de Newcastle pour nous faire la barbe. Moi, y pouviont pas me la faire parce que j’en avais pas encore, mais mon frère, lui y en avait, pis y voulait pas se la faire couper par eux autres.

Il sourit à cette facétie qu’il disait peut-être pour la vingtième fois, toujours étonné qu’elle provoquât chez son innocent auditoire le rire général. Après avoir ainsi détendu l’atmosphère, il baissa le ton. On sentait qu’il en était rendu à un point pathétique de son récit. On aurait dit qu’il avait navigué jusque là dans une mer inconnue et pleine d’écueils. Mais il voguait maintenant en eau familière. Plus besoin de se forcer la mémoire pour démêler des dates qu’il n’avait jamais pu retenir exactement, pour expliquer des faits qu’il n’avait jamais trop bien compris. Ce qu’il allait raconter, il l’avait vécu.

– Avec une vingtaine d’hommes, mon père a été attendre les soldats dans la maison à André Albert. Y aviont apporté leur fusil avec eux autres. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était un mardi gras. Les hommes nous aviont fait accroire que c’était pour jouer aux cartes qu’y alliont là. Mais nous autres, les jeunes, on savait ben qu’y alliont discuter de choses sérieuses. C’est pour ça que j’ai été trouver les petits gars du voisin dans la maison d’à côté. Ça faisait déjà une bonne escousse qu’on regardait par le chassis quand on a vu une trentaine de soldats monter la butte pour s’en venir à la maison à André. Tout de suite, j’ai couru les avertir que les miliciens s’en veniont. Faut croire qu’y les aviont déjà vus, parce que quand j’ai rentré dans la maison, presque tout le monde avait grimpé au grenier. Tout ce que j’ai pu voir, c’est qu’y haliont l’échelle après eux autres pis qu’y fermiont la porte. Y a seulement deux hommes qui avont resté en bas pour attendre les soldats. Eux autres, les soldats, y étiont déjà arrivés à la maison. Pareils comme des sauvages, y avont ouvrit la porte, sans cogner.

– Y avons pas cogné? C’était pire que des sauvages !

Pris par la vivacité du récit, j’avais oublié qu’il ne fallait jamais interrompre Majorique lorsqu’il racontait.

Pas une ride de son visage n’avait bougé. Il attendait placidement, les yeux rivés devant lui, que mon intervention soit terminée, ce qui ne tarda guère. Devant l’indifférence qu’il me manifestait, mieux valait se taire. Il enchaîna, comme si de rien n’était.

– Le chef commence à ragarder partout dans la maison, mais y trouve personne. C’est là qu’y voit la porte du grenier. Y monte sur les épaules d’un autre, pousse la porte pis tire trois coups de fusil. Pendant ce temps-là, les soldats tiriont à travers le plafond. Tout d’un coup, le chef qui avait grimpé dans la trappe du grenier lâche son fusil pis s’écrase la fourche en l’air dans un quart de viande salée. Y avait reçu une décharge de fusil en pleine face. Mort!... Moi j’tremblais dans mes culottes. J’ai jamais eu tant peur de ma vie.

Il parlait lentement, pour laisser à la peur le temps de nous pénétrer jusqu’aux os. Nous étions tous là, haletants, la bouche entrouverte; nous buvions les mots, les gestes. Quand il fut sûr d’avoir produit son effet, il continua :

– C’est à ce moment-là que j’ai vu les hommes sortir un à un du grenier et sauter sur le plancher de la cuisine en criant aux soldats d’arrêter. Y s’avont laissés attacher les mains et les pieds par les soldats, sans parler. Y avait rien que Joseph Duguay qui arrêtait pas de crier : « Louis s’est fait tuer! Louis s’est fait tuer!... » Louis... Y l’avont descendu du grenier; je les ai vus l’étendre sur le plancher de la cuisine. Y baignait dans son sang... À 19 ans.

Rendu à ce point de son récit, Majorique détourna le visage et je vis qu’il essuyait furtivement quelques larmes. J’avais toujours cru que les grandes personnes ne pleuraient jamais. Du moins, je n’aurais jamais eu l’idée que lui, Majorique, pût verser des larmes. Je me hasardai donc à lui demander :

– Pourquoi que tu pleures ?

Il ne répondit pas, se contentant de me regarder en bourrant sa pipe. Il continua à raconter qu’après la bataille du grenier, les soldats avaient emmené avec eux les personnes qui y avaient participé; qu’on avait intenté à plusieurs d’entre eux un procès où Joseph Chiasson avait d’abord été condamné à être pendu, puis gracié par la reine Victoria.* Je ne l’écoutais presque plus. Je ne pouvais me sortir de l’esprit que j’avais vu pleurer le Vieux Majorique, lui d’habitude si joyeux. Je voulais en avoir le cœur net :

– Pourquoi que tu pleurais tout à l’heure?

– Tu sais, mon p’tit gars, et cette fois, son visage ne trahissait plus aucune émotion, le jeune homme que j’ai vu couché de tout son long dans une mare de sang, y s’appelait Louis Mailloux.

– Mais, grand-père, Mailloux, c’est un nom comme le tien?

– J’sais, c’était mon frère.

Juin 1967

____________

* Dans « la vraie histoire », Joseph Chiasson a été reconnu coupable du meurtre de John Gifford, le soldat anglais de l’histoire. Mais aucune sentence n’a jamais été prononcée contre Chiasson, puisque ce verdict a été renversé par la Cour Suprême du Nouveau-Brunswick. Quant aux autres, aucune sentence non plus, les accusations portées contre eux ayant été annulées. Voilà un « happy ending ». Comme quoi les histoires peuvent avoir une fin heureuse, et pas que dans les romans. Mais ici, il aura fallu en payer le prix.