Jules Boudreau

Chroniques
d’une île de la côte

Éditions d'Acadie, Moncton,
1999, 128 pages, 19,95 $.

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Connaissez-vous l’île des Potabrés?

(David Lonergan, l’Acadie Nouvelle — L’Accent acadien)

Jules Boudreau écrit à partir de la langue orale, en gardant l’essentiel : la musique. Son style est sobre, souple et, toujours, vivant. On embarque dans ses histoires comme si de rien n’était et on le suit. Plus que nouvelliste, il se révèle conteur et on retrouve dans sa prose cette même vie qui caractérise ses personnages théâtraux.

Les onze récits qui composent ce livre se déroulent dans l’île des Potabrés, située, nous affirme l’auteur, « au large de la péninsule Acadienne ». Ne la cherchez pas sur la carte, elle n’existe que dans l’imagination de Boudreau même s’il nous en donne une carte routière et même s’il nous précise dans son introduction qu’il y a habité pendant quelques années au début des années soixante-dix. Mais en nous disant cela et en nous présentant le patriarche et grand conteur de l’île, Ozias Doiron, à qui il doit, dit-il, la plupart des récits qu’il nous livre, il crée dès le départ une complicité entre le lecteur et lui. Oui, cette île et ses habitants existent et oui, toutes leurs aventures sont réelles. Enfin, presque.

Les nouvelles sont courtes, centrées tantôt autour d’une « aventure », tantôt d’une « légende ». Si les deux textes qui mettent en vedette le célèbre Ozias Doiron s’inscrivent directement dans le registre du conte, les autres sont plutôt des anecdotes savoureuses qui dépeignent la vie du petit monde de l’île. Comme plusieurs personnages reviennent d’une nouvelle à l’autre et que l’on « visite » se faisant les différentes parties de l’île, on finit par avoir un portrait de l’ensemble. Encore un peu, et on irait y passer ses vacances rien que pour savoir ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils auraient de bon à nous raconter.

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Extrait

Le Secret de la cabane à Tranquille

Les aulnes et les fardoches avaient envahi depuis longtemps la cour de la cabane qui avait vu vivre et mourir Tranquille Chiasson le soir où un groupe de gamins, s’enhardissant l’un l’autre, osèrent s’aventurer jusqu’au vieux perron et risquer un œil furtif par les carreaux cassés. Il y avait Louis et Maurice, les deux fils d’Elphège Robichaud, âgés de treize et onze ans; Pierre Haché, espiègle et rebelle, le plus jeune des quatre avec ses neuf ans; et Alyre, le fils de Justin Poirier et Delphine Doiron, qui en vertu de ses quatorze ans était le chef de ce commando improvisé.

Au milieu du siècle, il n’existait sans doute pas de village aux alentours duquel on ne trouvât quelque lieu propice à exciter les imaginations juvéniles en mal d’émotions. Sous-bois aux recoins obscurs, combes et ravins aux profondeurs inaccessibles, marécages pestilentiels donnant asile aux monstres et aux feux-follets avaient de quoi alimenter plus d’un cauchemar délicieux. Mais ce qui par-dessus tout faisait frémir d’épouvante et de passion les preux de la cour d’école, c’était à coup sûr la perspective de découvrir dans le voisinage, assez loin pour s’y sentir isolé, assez proche pour atteindre rapidement un refuge en cas de panique, une maison hantée.

C’est ce qui avait attiré les quatre garçons en quête d’aventure, un soir de novembre, dans cette propriété abandonnée, en dehors du village, enfoncée dans le sol à mesure que la végétation reprenait possession des lieux naguère arrachés à sa possession. Ils se préparaient à y rencontrer un fantôme; ils y trouveraient plus que leur compte.

* * *

Tranquille Chiasson n’était pas né dans l’île. Il était originaire du village de Cap Saint-Pierre qui longeait le Grand Chenal séparant les Potabrés de la terre ferme. L’esprit lent, le corps court et trapu, le visage bestial, il avait été depuis son enfance la cible des quolibets et des moqueries. Entre un père ivrogne et brutal et une mère continuellement en dépression, il n’avait guère trouvé de réconfort dans sa famille. Il quitta à quatorze ans ce foyer si peu familial pour un camp de bûcherons et ne retourna jamais chez lui. Il vivait dans les chantiers pendant la plus longue partie de l’année et passait ses quelques semaines d’oisiveté dans un hôtel de Bathurst où il flambait ses gages au jeu et aux beuveries. Il vint s’établir vers ses cinquante ans dans l’île des Potabrés, le seul endroit sans doute où il eût trouvé un coin disponible et qui lui paraissait suffisamment écarté pour le mettre à l’abri de la méchanceté de ses semblables.

Il avait construit lui-même cette cahute et s’y était tapi pour de bon aussitôt qu’il l’eût jugée en état de lui offrir quelque protection contre les éléments. Il y avait trouvé une cachette plutôt qu’un refuge, ne sortant qu’en cas de besoin extrême, évitant la route, se faufilant à bord d’un esquif de sa fabrication jusqu’à la grande terre pour y faire ses provisions sans avoir à s’approcher du traversier qui faisait le service. Il vécut dans cet isolement jusqu’à sa mort, survenue quelque temps avant la guerre de 1939, et qui ne fit pas plus bruit dans le voisinage qu’il n’en avait fait de son vivant.

Pourtant, quelques personnes bien intentionnées avaient essayé de l’approcher; on lui avait proposé aide et assistance, on aurait pu l’aider à embellir sa bicoque, à la rendre plus confortable, on aurait pu profiter de temps en temps d’une course à la grande terre pour lui faire ses commissions ou pour lui faire une place dans une voiture, lui qui n’avait pas de cheval. Il déclinait sans façons, presque grossièrement.

La seule personne qui réussît jamais à venir à bout de son obstination, ce fut Charles Thériault, qui venait l’aider à couper son bois de chauffage et à faire certains travaux difficiles pour un homme seul. Il emmena quelquefois avec lui sa femme et sa fille Vitaline, une grande perche de vingt-quatre ans qui poireautait au domicile familial. Les deux femmes mettaient un peu d’ordre dans la cuisine et préparaient le repas pendant que les hommes sciaient les billots et les mettaient en piles droites et solides. Ils s’habituèrent à ce voisinage, si bien que la fille alla seule quelquefois faire de courtes visites au solitaire, pour donner un coup de balai ou faire des pâtes pour son fricot.

Mais la fille de Charles disparut un jour mystérieusement. On l’avait vue monter dans la voiture d’un marchand ambulant qui retournait sur la terre ferme; on crut qu’elle se rendait chez Tranquille, puisque c’était le même chemin. Quand on s’aperçut qu’elle ne revenait pas, on conclut qu’elle s’était enfuie avec le colporteur énigmatique, qui ne remit jamais les pieds dans l’île et qu’on ne put jamais retracer.

Cette fugue causa tout un émoi dans le village; Charles et son épouse cessèrent leurs visites chez Tranquille. Ils finirent par mourir, chacun à leur tour, sans avoir eu de nouvelles de leur fille. Il y avait peu de bourgades qui ne connussent ce genre de drame; mais à l’époque, le récit ne s’en répandait pas bien loin, surtout s’il se produisait dans une île. La société cachait soigneusement ce genre de scrofule sur l’épiderme de sa vertu.

Tranquille ne reçut pratiquement plus personne. On le trouva mort un jour de juillet sur la plage à côté de sa barque, terrassé sans doute par un infarctus. Il n’y eut presque personne à son enterrement.

* * *

C’est chez ce personnage pour le moins énigmatique que nos quatre gamins allaient à la chasse aux fantômes. Bien des maisons ont été crues hantées pour de moindres motifs.

[…]

La cabane faisait environ quatorze pieds sur dix; sa façade, parallèle à la route qui à cet endroit allait vers le nord-ouest, était percée d’une porte en planches et d’une petite fenêtre carrée; une autre fenêtre, plus petite encore, s’ouvrait sur le mur de gauche, tout près de l’angle du fond. Un tuyau noirci coiffait le toit, recouvert, comme tout l’extérieur, de papier goudronné retenu par des lattes; avec le temps et les intempéries, plusieurs de celles-ci s’étaient déclouées et les lambeaux du revêtement médiocre pendaient lugubrement en plus d’un endroit. Toute la masure semblait être enveloppée dans un haillon de deuil.