Jules Boudreau

Cochu et le soleil

Théâtre

Éditions d'Acadie, Moncton,
1979, 84 pages.

(Épuisé)
Extrait

Scène 2
Cochu, Françoise, Isabelle, Sophie

Sophie
Y fait assez beau! Y fait calme, pas un petit vent.

Isabelle
On a vu un canot qui montait sus le fleuve.

Françoise
C’est pour ça que ça vous a pris du temps. Vous avez amusé à regarder les canots.

Isabelle
On s’a lavé les pieds dans la rivière.

Françoise
Vous devriez pas trop vous laver les pieds à l’eau frette, à ce temps icitte. On est pus dans le mois de juillet!

Sophie
Ah, y fait assez beau! Pis l’eau est pas si frette que ça, juste fraîche, justement ben.

Françoise
De l’eau de rivière, c’est tout le temps frette.

Cochu
Bon, bon, faut pas ambitionner non plus. De l’eau de russeau, c’est tout le temps frette, glacé; mais le fleuve Saint-Jean, c’est pas le russeau des Barriault à Pijiquit!

Françoise
Grégoire!

Cochu
Bon, j’en dirai pas plusse. Toujours ben, c’est pas un russeau, c’est un fleuve. Ça remonte dans les terrres p’t-être ben à deux cents milles, pis par places ça dépasse cent pieds sus la largeur.

Françoise
C’est de l’eau qui court, c’est frette. La rivière des Anglais!…

Cochu
C’est notre rivière! C’est notre fleuve! On l’a gagné à la sueur de notre front pis à la force de nos reins!

Françoise
Les Anglais l’avont pris à la force de leu’ fusils. Ils sont pas si loin, les Anglais. Tu le sais aussi ben que moi, juste l’autre bord de la rivière… On vient de là, ils pourriont ben venir itou…

Cochu
Ils sont de leur bord de la rivière, nous autres de ce côté icitte : pourquoi que ça resterait pas comme ça?

Françoise
Quand y aront pris toute la place de leu’ bord… Y avont ben beau de nous dire que la terre est pas à nous autres : on a pas aucun papier.

Cochu
Ben moi, je te dis que la terre qu’un homme a ouvert, qu’y a défrichée des ses bras pis de ses reins, qu’y a ensemencée comme y a pu, qu’y a labourée, engraissée, fauchée, dans les petites années qui rapportiont rien comme dans les bonnes étés qui donniont pas guère plusse, j’ai pour mon dire que c’te terre-là, c’est à lui pis qu’y a pas besoin de papiers pour y dire. T’as pas besoin de papier pour te dire que tes mains sont à toi, ni tes tripes… Ben la terre, c’est pareil.

Françoise
Oui, tant qu’à nous autres. Mais z’eux, ça yeu prend des papiers.

Cochu
Des papiers… On aurait eu beau d’en avoir, des papiers, à Beaubassin; ce que ça arait donné! Vous avez pas connu ça, vous autres, les filles. L’Acadie! Une terre riche, qui nous donnait du blé comme de l’avoine, une terre qui nous nourrissait. Une terre qui nourrissait les animaux, itou, les plus beaux troupeaux de vaches pis de borbis qu’on pouvait demander.

Françoise
Tu parles trop, Grégoire

Cochu
Non, non je dirai pas ce que tu veux pas que je dise. Mais je me vois encore sus la levée, quand on allait inspecter les aboiteaux, au printemps, après que les glaces étiont parties. Je regardais tout ça, pis je me disais que le bon Dieu était bon pour nous autres!…

Isabelle
Le paradis!

Cochu
Non… non, c’était pas le paradis. C’était de l’ouvrage, de l’ouvrage dur. D’un soleil à l’autre. Des années moins bonnes que d’autres, comme dans n’importe quel pays de laboureux. Mais tu savais qu’au boute de ton ouvrage, t’aurais toujours ben du foin à mettre dans ta grange pis de la fleur de blé pour ton pain. La terre de mon père, pis de mon grand-père… Beaubassin… La terre qui serait à moi, quand mon tour viendrait… Mais mon tour a pas venu. Je me trompais : c’était le tour des Anglais.

Sophie
Le Grand Dérangement…

Cochu
Quand y nous avont fait venir au fort Beauséjour, tous les hommes, on se demandait ce qui se passait. Y avait tout le temps queque chose : des nouvelles taxes, des nouvelles instructions. Y ariont voulu qu’on faise serment qu’on serait fidèles au roi d’Anguelterre. C’était malaisé : on savait jamais si on était au roi d’Anguelterre ou au roi de France! On était des laboureux, nous autres, pas des soldats; on aimait mieux pas se battre ni pour un ni pour l’autre, mais juste avoir la paix. Quand y nous avont dit qu’y porniont nos terres… quand y avont dit « deported», on savait pas ce que ça voulait dire… C’est juste quand on a vu les bateaux… J’ai été parmi les premiers qu’y avont fait embarquer. Un vieux bateau qui craquait à la mer pis qui faisait de l’eau… On a pas pu aller pus loin que Boston. Y en avait déjà de morts, d’autres de malades, des enfants, des vieux… C’est comme ça que j’ai appris que la colonie de Boston, ça s’appelait le Massachusetts.

Isabelle
Vous étiez encore en bonne santé?

Cochu
Moi, j’étais jeune. Vingt-et-un ans. J’avais une bonne capacité. C’est certain que ç’a été plus dur pour d’autres. Une fois qu’on a pu débarquer à Boston, y nous avont donné à des riches, pour travailler. J’ai encore été chanceux, j’ai été travailler pour un fermier. C’est ben sûr que c’était pas tout à fait les mêmes manières de travailler comme nous autres : y avait pas d’aboiteaux. Mais labourer, semer, faucher le foin pis l’avoine, battre le grain, c’est partout pareil. J’en ai connu qui s’avont retrouvés débardeurs dans le port de Boston… C’était ben plus dur, encore…

Sophie
Mais vous avez pu revenir icitte.

Cochu
J’ai gratté sus les petites gages que j’avais, jusqu’à tant que j’ai pu acheter une taure du bonhomme Jones. C’était mon maître, y s’appelait Oliver Jones. J’ai eu un minot de blé de semence, un petit brin d’avoine, une charrette… Pis c’est là qu’on a su que la guerre était finie en France pis en Anguelterre. Y avait pus de déportations. Ça fait qu’on s’a résoud de revenir en Acadie.

Sophie
Mais vous avez pas pu retourner à Beaubassin.

Cochu
Non, ben sûr. Beaubassin, Rivière-aux-Canards, Grand-Pré, c’était plein d’Anglais. La guerre était finie, pis la Déportation, mais y étiont pas pour nous redonner les terres qu’y nous aviont pris. Ça fait qu’on s’a cherché une place à nous autres… Y avait déjà d’autres familles sus le fleuve : les Gaudet, les Godin, les Robichaud, les Martin, d’autres. Pis les Cochu avont arrivé!… Pis les Hébert, les Thibodeau, les Mercure…